Continuons notre histoire concernant Wang Xin-fu (王信福) et la lecture d’un extrait du livre « Le voyou Wang Xin-fu » écrit par l’auteure et spécialiste de la peine de mort Chang Chuan-fen (張娟芬). Cet extrait a été publié sur le site internet Taiwan reporter, et permettra de connaitre plus en détail l'histoire de ce personnage et aujourd’hui nous allons lire le deuxième extrait.
Dans ce livre, Chang Chuan-fen s’est notamment intéressée aux mécanismes utilisés par le gouvernement de l’époque pour immiscer peu à peu dans l’inconscient collectif des Taiwanais, l’idée que Wang Xin-fu était un « voyou », liumang (流氓) en mandarin non seulement pour valider son choix auprès du public mais surtout car la notion à l’époque où le procès commence le terme liumang est un terme juridique.
Pour rappeler ce que nous avions expliqué dans les premiers volets, Wang Xin-fu, est le condamné à mort à Taiwan le plus âgé. Le sexagénaire avait été arrêté dans sa jeunesse et était alors considéré comme un "voyou" par le gouvernement de l'époque, seulement trois ans après la fin de la terreur blanche, soit en 1990 mais surtout 3 ans après la fin de la loi sur les "voyous". Le gouvernement alors cherchait encore la voie démocratique. Wang Xin-fu a été condamné à mort sur la base de faits l’accusant d’avoir fourni une arme à un homme de main et de lui avoir ordonné de tirer sur la victime, sur la base de déclarations de l'auteur du tir et de témoins.
Après avoir lu un passage concernant la jeunesse à l’armée de Wang Xin-fu, puis parlé du besoin des autorités de le faire passer pour un voyou, nous avons ensuite parlé de la définition de « voyou » et de l’importance de la crédibilité d’une personne à laquelle le terme est lié, la semaine dernière nous avions vu que tous les pouvoirs étaient réunis dans une seule et même personne : le préfet de police de la « province de Taiwan ».
Nous avions terminé la semaine dernière avec le système d’arrestation mentionné personnes qui troublaient l’ordre publique par le rapport du préfet de police de 1947 maintenant :
Attraper des « voyous » pour la sécurité nationale et non pour la sécurité publique
Une fois que l’arrestation est effectuée, les personnes saisies sont envoyées au parquet du tribunal de grande instance pour les « déclarer », puis sont confiées à la gendarmerie qui s’occupe de les envoyer au centre de Yanshan pour y être « formées ». Le rapport précise que si les personnes inscrites sur la liste venaient à être informées par des fuites, les personnes à l’origine de la fuite seront recherchées et sanctionnées. Ce processus signifie que le procureur est considéré comme une fonction intermédiaire administrative et sans autre pouvoir, puisque le préfet de police décide qui arrêter et le bureau du procureur n'a aucune possibilité de révision.
Il faut rappeler qu’à cette époque, le tribunal et le bureau du procureur étaient considérés comme une même entité. En 1947, l’annonce de l’opération d’arrestation des « voyous » est organisée par le procureur, mais la parution du document légal par le tribunal seulement deux ans plus tard, en 1949, déclare que c’est un juge qui a fait l’annonce. Il est probable que la manière de procédée aie changée par la suite. Plus tard, en 1963, la « loi d’application des sanctions pour les troubles de l’ordre public » affiche cette fois-ci clairement que ce sont les juges qui doivent rendre le jugement ou la décision.
Le préfet considérait presque le tribunal comme une unité subordonnée, s'immisçant dans les affaires comme s'il n'y avait personne pour l’en empêcher. Le tribunal considèrait également le préfet comme une autorité supérieure. Pour le savoir, des documents existent pour en faire l’exemple. Le tribunal du comté de Hualien avait condamné quelqu'un à deux mois de peine de pour troubles à l’ordre public. Cette décision a ensuite été contestée par le préfet qui estimait que la durée était trop courte. Un des documents de preuve est un ordre envoyé par le préfet à la Haute Court : « suite aux faits de trouble de l’ordre public déclarés par la cours, une peine allongée est demandée ». La Haute Cour a docilement ordonné docilement à tous les tribunaux locaux de suivre cette démarche.
Après deux ans à suivre la politique mise en place sans d’élai et efficacement pour « attraper les voyous » , la situation s'est aggravée. En mai 1949, Taïwan était désormais sous la loi martiale. En juin, Chiang Kai-shek (蔣介石) créait les « administrations stratocratiques aux quatres coins du pays » dont le bureau du Sud-Est. Le Kuomintang vient de perdre la guerre civile et transfèrera le pouvoir de la République de Chine à Taïwan. Il est estimé par les spécialistes que cette période marque réellement la naissance du concept légal de voyou à travers les « mesures de suppression des voyous de la province de Taïwan » rédigées et mises en application par le bureau stratocratique du Sud-Est.
Le processus de naissance du système de discipline ou système de correction des voyous montre qu'il s'agit d'un comportement d’hautement politisé depuis le tout début.
La critique du système de correction des « voyous » de tous horizons n'a jamais cessé, mais c'est comme un « chien qui aboie après le train » (NDLR : expression équivalente à pisser dans un violon). Le superviseur Tao Baichuan était déjà le plus gros « chien » à cette époque, mais le train continuait à passer. De plus, les reportages des médias révéleront que les mailles du système de correction des « voyous » deviennent de plus en plus étroites. En 1966, les chiffres étaient de 2 500 « voyous » et voleurs poursuivis en 100 jours, et le nombre de cellules occupées ne cessent d'augmenter. Le préfet de police devient un Voldemort, quand les médias y font référence, c’est toujours sous l’appellation « la plus haute institution de l’ordre de Taiwan » au lieu de l'appeler par son nom. Les affaires de vol se répandent, les voleurs toujours punis. Les billets de cinéma sont difficiles à trouver, les vendeurs à la sauvette sont punis. La pornographie se banalise, les gens qui la diffusent sont systématiquement punis.
Dans les années 1970, le « système de correction » (管訓) est devenu LA solution pour le maintien de l'ordre : si vous pariez trois fois, on vous envoie dans les îles périphériques, faire des fausses déclarations aux autorités, on vous envoie dans îles périphériques. La délinquance juvénile augmente ? Très bien, le chef adjoint du département de police de Taipei a déclaré : « Ceux qui ont plus de 18 ans et remplissent les conditions de définition d’un voyou seront envoyés dans les îles périphériques pour y être corrigés. »
De temps en temps, quelqu'un invente une nouvelle cible de hors-la-loi, allongeant la liste progressivement. Et c’est à cette période que les critères de sélections des « voyous » vont toucher Wang Xin-fu : « une tenue extravagante » et « errer la nuit ». Sa vie de jeune rural s'est inévitablement heurtée de front au pays au régime meurtrier. Le train est arrivé, la chemise à carreaux jaune de Wang Xin-fu vole au vent.
(Autre extrait)
Le prix du retour à la maison
Tout comme le personnage de Sun Wukong, le roi des singes de l’œuvre « pérégrinations vers l’ouest », le jeune Wang Xin-fu s'est échappé de la calebasse des rois aux cornes d'or et d'argent. Ici l’auteure parle évidemment de la gendarmerie.
Wang Xin-fu et deux de ses camarades décidèrent de se diriger vers l’est tout en évitant Jiahsian en raison de la garnison Lihsing qui s’y trouve. Un centre d’entrainement pour les soldats de la marine. S’ils les rencontraient ils mourraient d’une manière encore plus funeste. Les trois comparses ont coupé la vallée en longeant la rivière tout en évitant les chemins et autres routes pour ne pas se faire attraper. C’est ainsi qu’ils se retrouvèrent au pont suspendu Tienlong, déjà dans le comté de Taitung. Le pont est frêle et se balance, le plus léger d’entre eux commence la traversée en reconnaissance, loin de lui était l’idée qu’à l’autre bout la police les attendait en embuscade et attrapa le premier à la sortie du pont. Alors que de l’autre côté, les deux restant n’avaient autre choix que de le laisser se faire capturer alors qu’ils s’échappèrent.
Après avoir passé huit jours et sept nuits dans l'anxiété, les deux sont arrivés sains et saufs à Taitung. Wang Xin-fu a dit au revoir à son partenaire, a arrêté un camion et est retourné à Chiayi en auto-stop. Il s'est avéré que le sel et les allumettes n'étaient d'aucune utilité pour leur évasion en montagne.
Rentrer à Chiayi en transports ?
Oui, il rentrera à Chiayi en transports. Qui ne connait pas la fameuse technique des 72 transformations de Sun Wukong ? Wang Xin-fu, lui n’en connait pas une, il n'est qu'un enfant de 19 ans. Wang Xin-fu a déclaré : « Je ne veux pas qu’il s’occupe de moi, c’est tout. Mais je ne savais pas où je pouvais aller, donc je ne pouvais que rentrer chez moi. »
À peu près au même moment aux États-Unis, il y avait aussi un jeune homme du nom de Frank qui continuait de s'enfuir. Son histoire a ensuite été transformée en film « Arrêtes-moi si tu peux ». Frank est sorti seul à l'âge de 16 ans, faisant de faux chèques et trichant. C'était un menteur sophistiqué. Après de nombreuses poursuites et évasions, il a finalement été arrêté par l'agent persévérant Carl et l'a ramené aux États-Unis pour y être jugé. Avant l'atterrissage de l'avion, Frank a appris que son père était décédé, s'est caché dans la salle de bain et a pleuré et a refusé de sortir. De manière inattendue, il a démonté les toilettes et est sorti de la cabine, et les agents fédéraux l'ont regardé se précipiter et disparaître sur la piste vide de l'aéroport.
Cependant, Carl avait déjà deviné où Frank, qui avait perdu son père, irait. Pour la police taiwanaise, elle avait prévu aussi le fait que Wang Xin-fu se rendrait à Chiayi voir sa famille. C’est ainsi qu’il a été arrêté.
Radio Taiwan International
Radio Taiwan International 