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Wang Xin-fu : portrait du “voyou” condamné à mort - partie 4

  • 27-04-2022
Décryptage
Centre de formation de Yanwan de nos jours (photo facebook)

Continuons notre histoire concernant Wang Xin-fu (王信福) et la lecture d’un extrait du livre « Le voyou Wang Xin-fu » écrit par l’auteure et spécialiste de la peine de mort Chang Chuan-fen (張娟芬). Cet extrait a été publié sur le site internet Taiwan reporter, et permettra de connaitre plus en détail l'histoire de ce personnage et aujourd’hui nous allons lire le deuxième extrait.

Dans ce livre, Chang Chuan-fen s’est notamment intéressée aux mécanismes utilisés par le gouvernement de l’époque pour immiscer peu à peu dans l’inconscient collectif des Taiwanais, l’idée que Wang Xin-fu était un « voyou », liumang (流氓) en mandarin non seulement pour valider son choix auprès du public mais surtout car la notion à l’époque où le procès commence le terme liumang est un terme juridique.

Pour rappeler ce que nous avions expliqué dans les premiers volets, Wang Xin-fu, est le condamné à mort à Taiwan le plus âgé. Le sexagénaire avait été arrêté dans sa jeunesse et était alors considéré comme un "voyou" par le gouvernement de l'époque, seulement trois ans après la fin de la terreur blanche, soit en 1990 mais surtout 3 ans après la fin de la loi sur les "voyous". Le gouvernement alors cherchait encore la voie démocratique. Wang Xin-fu a été condamné à mort sur la base de faits l’accusant d’avoir fourni une arme à un homme de main et de lui avoir ordonné de tirer sur la victime, sur la base de déclarations de l'auteur du tir et de témoins.

Après avoir lu un passage concernant la jeunesse à l’armée de Wang Xin-fu, puis parlé du besoin des autorités de le faire passer pour un voyou et par la suite la notion de voyou selon les autorités de l’époque, cette semaine nous allons donc voir que le problème du mécanisme de justice ne s’arrête pas à la loi ou à la simple notion de voyou, mais aussi à la centralisation des pouvoirs autour du préfet de police de la « province ». Un préfet qui peut trancher des arbitrages qui ont été « mal jugés » par un tribunal :

Au-dessus des décisions du tribunal et du parquet, le préfet de police a toujours le dernière mot

« L'abolition des camps de travail » est une des principales demandes du Comité de gestion de l'incident du 28 février 1947 (incident du 228) de la ville de Taipei. Mais les événements historiques majeurs sont comme l'élévation soudaine d'une montagne sur un terrain plat, créant une distinction qui ne peut être ignorée. Une fois sortie de terre, et même si le soleil brille de mille feux, l’ombre de la montagne change à jamais le paysage. Après l'Incident du 28 février, les voix des critiques se sont fait plus faibles, le commandement de la garnison a néanmoins fait le choix de renforcer encore plus son contrôle : il  doit « superviser la gendarmerie de manière effective, formuler et édicter des mesures de sécurité, maintenir strictement les détenus en cellule et faire tout son possible pour le maintien de la paix ». Face aux troubles politiques de 1947, le préfet répond à cette fureur montante du peuple en étendant ses missions avec de nouvelles mesures. Celles-ci, s’ajoutent aux précédentes avec notamment la mesure demandant une arrestation élargie des « voyous ». Le fait que les voyous fassent partie des missions du préfet montre que le système de discipline des « voyous » du contrôle politique devient essentiel. Les plans officiels de « l’après 28 février » et le système de discipline, dans le sens de correction, des « voyous » qui se dessine, se trouvent décrits en détail dans le « rapport de travail annuel du Commandement de la garnison de la province de Taiwan  de 1947 ». (台灣全省警備司令部卅六年度工作報告書)

Dans ce document, nous apprenons que le préfet de police a arrêté deux décisions principales : d'une part, il mettra en place un nouveau quartier de détention destiné aux « voyous » arrêtés, cela donnera notamment naissance en juin 47 au quartier appelé « centre d’éducation et de formation pour « vagabonds de Yanwan » à Taitung, et d'autre part, il devra trouver une base légale pour le système de correction et de discipline des « voyous ».

NDLR : Le centre de Yanwan était donc un centre de détention et de formation des détenus pour tous types de « voyous » donc beaucoup de membres des triades qui ont débuté une grève de la faim à cause de la mauvaise gestion du centre qui conduira même à une émeute le 11 novembre 1987.  Les détenus ont été réprimandés et contrôlés de manière très sévère sans que cela ne se sache, au final c’est en cachant des messages dans leurs plâtres que certains détenus parviendront à rendre l’affaire publique.

Le préfet de police a demandé au quatrième régiment de la gendarmerie, au département provincial des affaires civiles de Taïwan, au département de police, à la Haute Cour de Taïwan, au bureau du procureur de la Haute Cour de Taïwan et au tribunal de district de Taipei une réunion durant laquelle le préfet de police a  dévoilé son projet de législation sur le système de discipline des « voyous ». Il y définit que toute personne désignée comme étant « voyou » correspond au cadre pénal comme une « violation de l’ordre publique » tout en déclarant que les sanctions liées à l’ordre public relève de la responsabilité du tribunal et du parquet. Ce qui pose problème au préfet, donc comment a-t-il fait ? Il a rédigé un document appelé « projet de loi pour solutionner les violations d’ordre public à travers le soutien de la gendarmerie ».

Le texte est volontairement simple et libre d’interprétation et ne présente que six articles au total. Le deuxième article annonce notamment que « les personnes devant être punies pour trouble de l’ordre public » devraient être arrêtées par toute « autorité ayant le pouvoir d'arrêter ». Ce texte est tellement vague qu’il laisse beaucoup de questions en suspend : quel genre de personnes doivent être punies ? Qui jugera ? Qui est cette « autorité ayant le pouvoir d’arrestation » ? Les points essentiels de définition de la loi sont complètement tues, comme un chèque vierge dans lequel on peut remplir toutes les informations à sa convenance.

Le cinquième article mérite aussi une attention particulière puisqu’il explique que « toute question non résolue par ce texte peut être révisée à tout moment », donc ce qui est claire ou non dans le deuxième article n’a que peu d’importance au final, de toute façon, il (le préfet) le changera à tout moment !

Cependant, contrairement aux projets de loi dans un système démocratique, l’appellation « projet » est totalement inconsistante, cela n’implique pas que le préfet « propose un projet de loi » pour écouter les opinions de chacun. Selon le « rapport de travail annuel du Commandement de la garnison de la province de Taiwan de 1947 », le préfet a tenu deux réunions avec les bureaux concernés les 8 et 11 octobre 1947. Le 18 octobre, les arrestations sous le chef d’inculpation « voyou » commençaient.

Le préfet avait déclaré : s'il faut de la lumière, il y aura de la lumière !

Personne n'a demandé la participation du préfet sur cette question. Le sens de cette solution est évidemment d’étendre le pouvoir du préfet aux décisions sur les sanctions concernant les troubles de l’ordre public et que le tribunal et le bureau du procureur devront endosser.

Le rapport détail notamment la dépendance aux décisions du préfet et du commandement de la garnison lors des arrestations des « voyous » :

« L'arrestation des criminels qui ont troublé l’ordre public doit découler de l’enquête secrète de vérification de la gendarmerie et être confirmée par la liste « décrétée » par le commandement de la garnison (liste organisée par le service de renseignement). Elle doit se faire, avec la coordination étroite entre les équipes d’encadrement avant le départ, en convoquant temporairement les organismes compétents dans les divers comtés et villes et de procéder à l’opération conformément aux instructions de ce plan. »

Par conséquent, la liste proposée par le « service de renseignement » de la préfecture de police (dans le cadre de la sécurité nationale et non de la sécurité publique), permet à la gendarmerie de réaliser une enquête secrète, de décider (sans que personne ne puisse se défendre ou d’audience publique) et de garder secret l’identité des personnes jusqu’au moment de leur arrestation. En d'autres termes, toutes les unités autres que le préfet ne sont que des exécutants, et seul le préfet décide. Le préfet annonçait souvent sans manières que les dossiers qu’il rendait publique étaient « décrétés ».

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