Depuis la mise en place de l’élection présidentielle au suffrage universel direct à Taïwan en 1996, les relations interdétroit ont toujours constitué un sujet préoccupant. A partir d’approches d’intimidations directes, la Chine s’est orientée vers l’outil des intérêts économiques qui s’accompagnent du déploiement de la fausse information et de la guerre cognitive pour faire pression. Depuis 28 ans, les méthodes d’intervention ont évolué mais la négligence de l’opinion publique majoritaire de Taïwan reste la même.
A travers les sept dernières élections présidentielles, les Taïwanais ont élu Lee Teng-hui (李登輝) en 1996, Chen Shui-bian (陳水扁) en 2000 et 2004, Ma Ying-jeou (馬英九) en 2008 et 2012 et Tsai Ing-wen (蔡英文) en 2016 et 2020. En face, sur cette même période, la Chine a été dirigée successivement par Jiang Zemin (江澤民), Hu Jintao (胡錦濤) pui Xi Jinping (習近平).
1996 : Intimidation militaire, crise des missiles du détroit de Taïwan
L’élection de 1996 à Taïwan a été celle qui a connu les relations les plus tendues entre les deux rives. Avant le vote du 23 mars, la Chine avait non seulement mené des attaques verbales, mais a également procédé à des essais de tirs de missiles, déclenchant la troisième crise dans le détroit de Taïwan après celles de 1954 et de 1958.
Attaques verbales
Jiang Zemin avait alors déclaré qu’il n’autoriserait jamais Lee Teng-hui ni quelconque autre force à modifier de quelque manière que ce soit le statut de Taïwan en tant que partie intégrante de la Chine. Le Premier ministre chinois Lee Peng (李鵬) réitérait de son côté que la Chine n’abandonnerait pas le recours à la force et Qiao Shi (喬石), président de l’Assemblée populaire nationale du Parti communiste chinois, déclarait que Lee Teng-hui rehaussait son propre niveau en dépendant des puissances étrangères pour poursuivre l’indépendance de Taïwan et pour avancer sur la voie de la division de la patrie.
Intimidation militaire
L’armée populaire de Libération a procédé à quatre tirs de missiles Dong-feng 15(DF-15), un missile balistique à courte portée de développement national, entre le 8 et le 15 mars. Trois de ces quatre missiles étaient retombés au large de Kaohsiung dans le sud de Taïwan et un en haute mer au large de Keelung dans le nord de l’île.
Après les élections, l’hebdomadaire Yazhou Zhoukan a rapporté que Jiang Zemin avait dévoilé pour la première fois durant l’Assemblée nationale populaire que ces tirs de missiles visaient l’élection présidentielle de Taïwan afin d’influencer la politique taïwanaise après l’élection et de freiner stratégiquement l’indépendance de Taïwan.
2000 : Publication du livre blanc sur le « principe d’une seule Chine et la question de Taïwan » listant trois conditions de déploiement de la force armée
A l’approche de l’élection présidentielle de 2000, alors que Taïwan s’apprêtait à connaître sa toute première alternance politique avec l’arrivée au pouvoir du Parti démocrate progressiste (DPP), le Parti communiste chinois (PCC), a publié son livre blanc sur le « principe d’une seule Chine et la question de Taïwan » listant les conditions d’un recours à la force : en cas d’incident majeur au cours duquel Taïwan serait séparé de la Chine sous quelque nom que ce soit, si un pays étranger envahit et occupe Taïwan ou si les autorités de Taïwan refusent indéfiniment de résoudre pacifiquement la question de la réunification entre les deux rives par la négociation. Dans ces conditions, le gouvernement chinois ne peut qu’être contraint à prendre des mesures, y compris le recours à la force, pour préserver la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Chine.
Par la suite, Jiang Zemin a averti que Pékin adopterait des « mesures drastiques » si Taïwan retardait indéfiniment les négociations de réunification entre les deux rives du détroit. Le Premier ministre chinois Zhu Rongji (朱鎔基) a même déclaré que quiconque rechercherait l’indépendance de Taïwan connaîtrait une mauvaise fin, appelant les « compatriotes taïwanais » à ne pas agir de manière impulsive de peur qu'ils ne le regrettent ultérieurement.
2004 : Séparation politique-économie : rapprochement avec la classe d’affaire taïwanaise et pression diplomatique
En 2004, alors que Taïwan préparait son élection présidentielle, la Chine était dirigée par Hu Jintao et le Premier ministre Wen Jiabao (溫家寶). La Chine a tenté de changer ses pratiques du passé. Tout en courtisant les hommes d’affaires taïwanais pour obtenir des avantages économiques, la Chine a augmenté en même temps la pression diplomatique.
Par exemple, Hu Jintao a reçu en personne les hommes d’affaires taïwanais et a profité des sentiments comme moyen de souligner que la Chine et Taïwan font partie de la Chine : « Respecter la volonté des compatriotes taïwanais d’être maîtres eux-mêmes de développer la démocratie » avait-il déclaré. Mais la Chine s’opposait à l’indépendance de Taïwan. C’était la première fois que la Chine rassemblait les présidents d’associations des hommes d’affaires taïwanais de différentes régions sous forme de symposium et de réunions avec des personnalités politiques de rang aussi élevé et à grande échelle, démontrant qu’elle pouvait parvenir à « promouvoir la réunification par l'économie » grâce à sa stratégie de séparation des sphères politique et économique.
L’élection présidentielle de cette année-là était organisée en même temps que deux référendums sur la paix annoncés par le président Chen Shui-bian en quête de réélection :
1- Si le PCC ne retire pas ses missiles visant Taïwan, soutiendrez-vous le gouvernement dans l’acquisition d’équipements antimissiles supplémentaires ?
2- Consentez-vous à ce que le gouvernement négocie avec le PCC afin de promouvoir une structure d’échanges pour la paix et la stabilité entre les deux rives du détroit ?
La Chine a par la suite faire pression sur la France pour qu’elle s’oppose à l’organisation des référendums à Taïwan. Lors de la visite en France du Hu Jintao le 26 janvier, le président de l’époque Jacques Chirac a alors exprimé son opposition à l’indépendance de Taïwan en qualifiant l’organisation des référendums de « grave erreur », ajoutant que « ce serait prendre une lourde responsabilité pour la stabilité de la région ». Les propos du chef d’Etat français avaient attiré certaines critiques des médias français en le qualifiant d’ingérence dans la tenue de référendums à Taïwan.
En 2002, le président Chen Shui-bian avait avancé le slogan « un pays de chaque côté », et les deux rives du détroit de Taïwan étaient entrées dans une bataille des alliés diplomatiques. Au total, neuf pays ont rompu leurs relations diplomatiques durant les mandats de Chen Shui-bian contre trois qui ont établi des relations diplomatiques.
2008 : Limiter la violence et l’intimidation, multiplier des propos « doux » et mettre l'accent sur le principe d'une seule Chine.
En 2008, le parti d’opposition (KMT) a gagné en popularité face au parti au pouvoir (DPP) et la Chine opte pour se restreindre dans son intimidation de Taïwan. Le dirigeant chinois Hu Jintao a employé plutôt des propos « doux » vis-à-vis de Taïwan en précisant qu’il s’efforçait à reprendre les négociations à travers le détroit, et qu’il était prêt à négocier avec tout parti politique à Taïwan sur le principe d’une seule Chine afin de mettre fin officiellement à l’état d’hostilité entre les deux rives et parvenir à un accord de paix.
2012 : se rapprocher des hommes d’affaires taïwanais, utiliser l’économie pour favoriser la réunification
En 2012, les déclarations des dirigeants chinois concernant les élections à Taïwan se sont davantage concentrées sur les échanges pour se rapprocher des Taïwanais. Hu Jintao a encouragé Xiamen à « mieux servir au développement pacifique des relations entre les deux rives du détroit. » He Guoqiang (賀國強), secrétaire de la Commission centrale de contrôle de la discipline du PCC, a également déclaré qu’il était nécessaire de faire de Xiamen une « maison chaleureuse où les gens des deux rives du détroit de Taïwan peuvent vivre ensemble. »
Peu avant l’élection, Wen Jiabao avait spécialement inspecté les parcs industriels de Changshou, Kunshan et Suzhou. Lors de sa rencontre avec les représentants des entreprises financées par Taïwan, il avait ordonné d’assister ces entreprises pour qu’elles bénéficient d’un meilleur environnement commercial.
En novembre 2012, lors du dix-huitième congrès national du Parti communiste chinois, Xi Jinping arrive au pouvoir. Ayant passé 17 années dans le Fujian, la province la plus proche de Taïwan, Xi Jinping est alors considéré comme le dirigeant chinois avec la plus grande connaissance de Taïwan.
2016 : rencontre entre Ma Ying-jeou et Xi Jinping, le consensus de 1992 devient un consensus interdétroit
Le 7 novembre 2015, Xi Jinping a rencontré le président taïwanais à Singapour. Dans son discours inaugural, Xi Jinping avait déclaré que « quels que soient les hauts et les bas que traversent nos compatriotes des deux rives du détroit de Taïwan, aucune force ne peut nous séparer, car nous sommes des frères dont les os sont brisés et nos tendons sont connectés et nous sommes une famille dont le sang est plus épais que l'eau. »
Mais peu après cette rencontre, Zhang Zhijun (張志軍), le directeur du bureau chinois des affaires taïwanaises de l’époque a indiqué que la clé du développement de la paix dans le détroit des sept dernières années était le respect du « consensus de 1992 » par les deux parties. Il s’agit d’une base politique commune pour s’opposer à l’indépendance de Taïwan, et faute de ce principe stabilisateur du détroit, le navire du développement pacifique risquait de faire face aux vagues agitées, voire de chavirer.
2020 : Les cinq points de Xi Jinping, attaque par la désinformation, exercices militaires continus, mesures de restriction sur les touristes chinois à Taïwan
En 2019, Xi Jinping a proposé un programme de travail sur Taïwan surnommé « les cinq points de Xi », qui comprenait l’exploration du plan de Taïwan « deux systèmes », l’approfondissement du développement intégré entre les deux rives. Mais il insistait sur le fait qu'il ne s’engagerait pas à renoncer à l’usage de la force et se réservait la possibilité de prendre toutes les mesures nécessaires. En juin de la même année, le mouvement anti-extradition vers la Chine éclate à Hong Kong : la tendance idéologique anti-Chine devient dominante à Hong Kong et à Taïwan, forçant Xi Jinping a réitérer sa position ferme à s’opposer à l’indépendance de Taïwan le 31 décembre 2019.
En plus des intimidations habituelles par des propos ou des forces, selon le rapport « Analyse complète des menaces croissantes de la Chine contre Taïwan et son ingérence dans les élections » du bureau de la sécurité nationale de Taïwan, les autorités chinoises déploient tous les moyens possibles pour interférer dans les élections taïwanaises. Selon ce rapport, des vagues de pression et d’intimidation contre Taïwan se sont succédées y compris la poursuite des exercices militaires contre Taïwan, la suspension des touristes chinois individuels à Taïwan et une réduction significative des voyages de groupes chinois, le boycott du festival de cinéma Golden Horse Awards, les incitations financières aux alliés taïwanais comme les Îles Salomon et Kiribati pour qu’ils rompent leurs relations diplomatiques avec Taïwan, etc.
En outre, la Chine a lancé une vaste offensive de désinformations. Le New York Times a rapporté le 6 janvier 2020 que la Chine était en train d’expérimenter la manipulation des médias sociaux pour influencer les électeurs. Il y avait beaucoup de contenus sur Facebook dont il était difficile d’identifier l’authenticité, comme par exemple un grand nombre de manifestants devant le palais présidentiel.
La revue Time a publié une interview exclusive de la présidente Tsai Ing-wen en janvier 2020 qui a indiqué que durant les mois précédant les élections à Taïwan, le pays a connu de nombreux « faux rapports » déguisés en articles de presse la visant comme cible. Le gouvernement et plusieurs analystes indépendants avaient souligné qu’une grande partie de ces fausses informations provenaient du Département du travail du Front uni du PCC, bien que le gouvernement chinois nie toute activité relative.
2024 : enquête sur la barrière commerciale, suspension des réductions tarifaires de plusieurs produits de la liste des biens prévus dans l’ECFA
Le Washington Post a classé quatre grandes catégories d’actions chinoises visant à interférer dans les élections taïwanaises.
- Provocation du chaos de l’information
La désinformation chinoise à Taïwan était auparavant plus facile à identifier, avec des articles de presse ou des publications sur les réseaux sociaux rédigés de manière maladroite avec un vocabulaire utilisé principalement en Chine ou dans un texte rédigé en chinois simplifié au lieu de l’écriture traditionnelle utilisée à Taïwan. Aujourd’hui, cette campagne a été localisée et les propagandistes chinois ont été encouragés à amplifier les véritables conflits et divisions locales, a déclaré Tim Niven, directeur de recherche au Doublethink Lab de Taïwan.
Les propagandistes chinois paient également des influenceurs taïwanais pour diffuser des récits qui sapent le processus démocratique de Taïwan. Parfois, l’objectif n’est pas nécessairement de soutenir un candidat en particulier, mais plutôt de perturber l’élection et de « la rendre chaotique », a déclaré un officier de la sécurité nationale de Taïwan sous couvert d’anonymat.
- Achat des élus locaux
Au cours de l’année écoulée, plusieurs villes chinoises ont accueilli des centaines de chefs de village taïwanais et d’autres personnalités politiques locales. Ces échanges, au cours desquels ces responsables taïwanais sont accueillis en Chine dans le cadre de voyages fortement subventionnés, ont longtemps été considérés comme une tentative d'opération d’influence populaire, dans l’espoir qu’ils reviendront avec un message pro-Chine.
- Manier le bâton et la carotte économiques
La Chine a eu recours à des représailles économiques et commerciales pour influencer l’opinion publique taïwanaise lors des élections. En avril 2023, Pékin a lancé une enquête sur les barrières commerciales à Taïwan dont les résultats ont été publiés le 15 décembre, soit un mois avant le vote. Il a été déterminé que les restrictions commerciales imposées par Taïwan vis-à-vis de la Chine constituaient une barrière commerciale. En réponse, la Chine a annoncé la suspension de la réduction des tarifs douaniers accordée à 12 catégories de produits dont le propylène et le paraxylène, convenue dans l’ECFA (Accord-cadre de coopération économique interdétroit) depuis 2011. Cette suspension est effective au 1er janvier 2024.
En même temps, la China a de nouveau autorisé l’importation de certains produits agricoles.
- Intensification de l’intimidation militaire dans la « zone grise »
L’Armée populaire de libération chinoise a multiplié les incursions militaires près de Taïwan au cours de l’année écoulée pour rappeler aux Taïwanais l’engagement de Pékin de « réunifier » Taïwan par la force si nécessaire.
A l’approche des élections, la Chine semble utiliser de nouvelles formes de tactiques de « zone grise », des mesures agressives qui évitent un conflit ouvert et visent à intimider. Depuis décembre, la Chine a par exemple envoyé au moins 31 ballons à haute altitude dans l’espace aérien taïwanais. Le ministère de la Défense de Taïwan a décrit ces ballons-sondes comme une « guerre cognitive » destinée à démoraliser les 23 millions d’habitants de Taïwan.